24.03.2008
Yasunari Kawabata: La Beauté tôt vouée à se défaire
Le recueil, préfacé par Yukio Mishima, propose deux nouvelles d'une initiative différente. Néanmoins, toutes deux s'entendent à réinscrire la Beauté, en la domptant après avoir été recueillie entre les doigts délicats de l'auteur, pour se verser délicatement le long de sa plume.
La Beauté à l'orientale signifie bien plus que la simple et vulgaire perfection du corps. Peu d'importance est portée aux poitrines démesurées et aux postérieurs fermes et avenants, si tant est que ces caractéristiques physiques, bien appréciées de la gent masculine mondiale, semblent dans leurs descriptions simplistes peu aptes à déterminer en toute objectivité le principe même du Beau, Yasunari KAwabata se délecte lui des courbes fragiles et sacrées du corps de toutes jeunes femmes. Dans des récits où la solitude de l'homme et les visions surnaturelles des rues sous la pluie se croisent pour établir une atmosphère oppressante, presque kafkaïenne, la Beauté semble être la seule bouée de sauvetage à laquelle l'on peut s'accrocher.
Le Bras (1933), nouvelle onirique à la tournure déroutante, met en scène un individu à qui une jeune femme prête son bras droit le temps d'une soirée. D'entrée les sensations charnelles et visuelles permettent de dépeindre à merveille la grâce et la simplicité du corps féminin. La douceur des courbes de l'épaule s'étend à celles des lignes de mots qui en permettent le partage au lecteur. La solitude s'écrie ici sous une pluie battante et entre les reflets mauve des feux arrières d'une automobiliste qui s'éloigne dans la nuit. Cette solitude et la tristesse qui l'accompagne s'amplifient à mesure que le narrateur anonyme s'efforce de protéger le membre emprunté, tout en y puisant la chaleur qui s'en émane, comparable à celle d'une étreinte intime. D'ailleurs, nous ne saurons jamais rien quant à l'identité de ce narrateur ou de la jeune femme, qui forment à eux deux l'épicentre d'un univers surréaliste: à la radio, l'on prévient les habitants que les horloges risquent d'être détraquées; des lueurs violacées apparaissent dans le brouillard épais; le bras semble animé d'une existence propre.
La Beauté, car voilà bien ce dont il s'agit, se décline à travers les yeux du narrateur qui ne manquent pas de relever chaque détail de la silhouette de l'inconnue, celle-là même qui lui fait don pour une nuit de son bras, par conséquent de sa personne. Et du bris éphémère de la solitude. La pureté prévaut sur le reste: la poitrine est vierge de toute caresse masculine, les épaules délicates et le dos légèrement dénudé, laissant paraître une peau lisse et d'un blanc neigeux. Comble du vide procuré par l'absence, le bras interagit avec son nouveau possesseur et éprouve les sensations les plus humaines qui soient: la douleur et le repos, la surprise des chaleurs nouvelles, l'angoisse de se retrouver seul dans la pénombre.
Si le développement narratif laisse perplexe, il importe finalement très peu, tant le récit prend forme de lui-même et pour lui-même, et tant il s'appuie à déclamer la sensation du Beau, de l'unique, comme capable de se présenter telle une transparence inviolable et entièrement épurée le long d'un dos, pour épouser la rondeur de l'épaule et terminer de flotter sur les lèvres d'une inconnue.
Car les mots de Yasunari Kawabata sont le baiser de la solitude épiant le firmament, entre la pluie et les réverbères. La douleur et la morosité ne font finalement que magnifier la magie des instants brefs.
Totalement différente, La Beauté tôt vouée à se défaire (1963) présente, sous une allure autobiographique, un écrivain confronté au meurtre absurde de deux adolescentes dont il était épris et pour lesquelles il était une sorte de mentor. S'entrecroisent dans ce récit les divers interrogatoires juridiques et analyses psychiatriques du jeune meurtrier, dont la faute est d'entrée reconnue en tant que telle, ainsi que les impressions évolutives voire contradictoires de l'écrivain. La recherche d'un mobile plausible laisse place à l'explication et à l'effeuillage de la personnalité du prévenu autant que de celle de l'écrivain qui, par une maïeutique qui se veut logique et dénuée de toute complaisance sentimentaliste, cherche à s'expliquer son indifférence suspecte face au décès prématuré de deux jeunes femmes dont il semble ne retenir que la beauté juvénile et la pureté encore sans accrocs. Tout autant que dans Le Bras, la solitude est dénaturée face à l'incoryable attraction du regard féminin.
Peu à peu s'échelonnent les liens unissant l'écrivain-narrateur à sa femme et aux deux demoiselles. Lien pourfendu par un autre être solitaire, dont il est finalement impossible de dire s'il agissait tombé sous le coup de la folie ou pris d'un ultime sentiment de vie, qui aurait trouvé son expiation à travers le meurtre de deux colombes en plein envol.
De nouveau la narration déroute tant elle semble tourner sur elle-même, en une recherche (aussi bien celle du narrateur que celle visant à déterminer les motivations et les élans émotifs du criminel) dont l'épicentre n'est autre que les deux amies arrachées en douceur à leur sommeil.
La répétition des différents rapports administratifs et des propos du jeune homme qui s'annulent avant de se compléter fournit un rythme saccadé mais vivace pour aboutir au seul fait qu'il soit important de reconnaître, entre l'absurde, la solitude et les impressions innommables: la Beauté [est toujours] tôt vouée à se défaire.
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27.11.2007
Russel Banks: Histoire de réussir
Russel Banks est l'un de ces écrivains nés de l'Amérique désabusée de son propre rêve, pendant et après la Grande Crise qui a produit tant de chômeurs, poussés tant d'hommes à boire, tant de femmes à les tromper. Né vingt ans après Bukowski, Banks est moins inspiré par cette situation financière difficile, et l'on ne retrouve que très peu cette recherche constante du travail, du petit travail, juste nécessaire pour se mettre un quignon de pain sous la dent et avoir une chambre où se loger la semaine.
Non, ce recueil de nouvelle présente surtout l'histoire d'un homme, qui commence dans sa petite adolescence, précisément le jour où son père alcoolique a quitté le foyer familial. L'on en a certes déjà vu, mais Banks ne s'attache pas qu'à cet évènement. Le recueil est une suite de recherche, recherche du père perdu, de la femme idéale, de la raison d'être de la cruauté, en vie de couple ou dans l'adultère.
Neuf nouvelles, dont la première Reine d'un jour présente un enfant, Earl, écrivant à l'animateur d'une émission télé afin qu'il sélectionne sa mère pour son émission. Emission qui récompense l'espace d'une heure toutes ces femmes détruites par leur mari, la malchance, l'existence. La mère y est dépeinte avec tendresse et empathie, tandis que l'enfant fait montre d'une neutralité mâture envers son père, parti vivre avec une autre femme.
Empathie et humanité sont les termes qui correspondent le mieux pour décrire les histoires de Banks. Ce n'est pas exactement le concept d'une recherche personnelle qui est transmis ici, mais la rechercher de l'individu bon, ou plutôt, du bon dans l'individu, à travers des trajets de la vie quotidienne où la maladresse passe pour cruauté, les petits mensonges pour tromperie (cf Histoire de réussir et son alcoolique vaguement repenti)on ne convainc et où les fautes moralement peu acceptables sont habilement dénaturées, amoindries pour rappeler l'essentiel: le caractère de ce qui ne dure pas.
Une émotion subtile se dégage de ces nouvelles souvent émouvantes, parfois drôles, rarement dures. Banks s'attache plus à la nature individuelle qu'aux masses confondues, et parvient à expliquer le mal de chaque homme, à introniser ses mauvais côté. Enfin, à le comprendre sous une plume légère, peut-être un peu molle, mais simple et humaine.
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20.11.2007
Juan José Millás: La Solitude, c'était cela
Pour une fois, l'on oserait imaginer qu'un titre ne serve qu'à clôturer son ouvrage propre, qu'il ne joue pas le rôle d'un simple indicateur directionnel, ni d'appât séduisant. Enfin, qu'il ne soit pas que l'apanage d'un homme, quelques mots bien trouvés, fondations de tout un succès.
Après le décès de sa mère, Elena Rincon, d'une intransigeante neutralité continue sa vie quotidienne, aux côtés relativement éloignés de son mari, Enrique. Les principaux leitmotivs du roman sont introduits dès les premières pages: l'existence, la recherche d'un soi encore inavoué, la maladie aggrémentée de grosseurs et de consommations d'alcools et de hasch. La quadragénaire ne récupère de sa défunte mère que deux choses, un fauteuil et un carillon, qui tiendront étrangement une place importante dans sa reconstruction, ou devrait-on dire dans sa construction primaire et linéaire, en dehors du rôle de femme de la petite bourgeoisie. Elena décide ensuite de demander les services d'une agence de détectives privés, afin de faire suivre son mari, d'en découvrir l'adultère, jusqu'à ce que la seule personne qui soit objet de l'enquête soit, elle-même et ce, à sa propre demande.
De fait, le roman entier est un duel, fait preuve d'un rythme binaire bien connu de chacun, qui en deviendrait presque mécanique, répétitif. D'ailleurs, les deux parties du récit s'opposent diamétralement. Découverte et lecture des carnets intimes de la mère disparue, de sa maladie et de son intimité la plus profonde, de celle qu'il est difficile de partager en des liens mères-filles. La seconde partie consiste en l'écriture propre du journal d'Elena, de sa maladie, de son couple, de Son existence.
Bien que la psychologie du personnage central soit appréciable, l'on en vient à regretter l'abscence de traits caractéristiques des autres acteurs de l'existence somme toute assez commune de la dame. Bien sûr, d'une logique primaire, sans défaillance et sans étude vraiment poussée de la narration, l'on objectera le trait suivant, tout droit venu du titre et qui devrait se répercuter sur l'ensemble de son développement: la solitude.
Mais c'est en omettant que le tout tient en plusieurs paires: relation à sa mère; à sa fille; au mari; au détective privé; à elle-même. C'est finalement une vision intéressante de la solitude qui est proposée, sans être sans cesse rabâchée en tant que telle: l'on ne fait souvent partie que d'un décor et la seule relation vraiment possible n'est qu'avec soi-même. L'auteur expose ainsi quelques idées intéressantes, quant au corps humain et aux maladies qui le rongent, quant à l'être et son inconnu qui germe intérieurement, quant à, finalement, l'égocentrisme de chacun, qui fera pâlir le lecteur devant la naïveté, ou parfois même le caractère niais, superficiel et gnangnan de celle qu'il observe à travers les lignes. Mais en ce cas, sans être pour autant cette femme-ci, ni même une femme sur la descente qui tente un dernier sursaut, ce personnage-là, que l'on souhaiterait quelques fois faire taire, ne nous renvoit-il pas à nous-mêmes, pour peu que l'on n'ait jamais pris conscience d'exister en tant qu'îlot détaché?
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07.07.2007
Can Xue: Dialogues en Paradis
"Il suffit que nous nous élançions dans le vide pour obtenir une âme neuve, ce n'est pas difficile du tout...", quelques mots qui résument parfaitement ce recueil de nouvelles.
Déroutantes ou dérangeantes, percutantes ou étoiles mortes, qu'en savons-nous? C'est un univers qui s'étire hors des limites du sommeil, de ses rêves et chauchemar qui s'entendent comme serpents à sonnettes, l'ombre chinoise de chacun qui ressurgit à la lueur d'une bougie découlée. Sans cesse l'on hésite à prendre la fuite, à tâtonner encore quelques recoins de murs tracés de toiles d'araignées, se confondant en insectes repoussants et végétations luxuriantes, et inconnues.
L'univers de Can Xue aurait pu sortir de l'Overlook Palace si mon petit doigt l'avait voulu. Mais c'est sans compter sur les fantômes nocturnes, enfants de l'insomnie, et qui s'entretiennent aux côtés du lecteur dans un complot parfait pour défaire petit à petit le réel des personnages qui, étrangement se rejoignent tous au fur et à mesure des nouvelles. Le personnage central est essentiellement au féminin, et traverse un univers onirique désappointant, pour ne pas dire totalement effrayant.
Le parallèle avec la Chine populaire n'est pas difficile à établir et on le comprend aisément à la lecture d'extrait de correspondance entre l'auteur, dont la famille a été emprisonnée par l'ombre de Mao, et sa traductrice. Can Xue écrit au hasard de son conscient et des limites de sa réalité, qu'elle défonce à coups de béliers, sans se préoccuper de son lectorat, ni de ce qu'elle détruit une fois pour toute: la part d'enfance du sommeil serein, et ses souvenirs tièdes devenus des draps moites, du père qui conte l'histoire à son enfant. Que trouvons-nous dans ces textes? Un envoûtant néant, sale mais avec cette lueur au bout du tunnel, ou une bouillabaisse fadasse, car ce choix à faire appartient à chacun.
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22.06.2007
Kenji Nakagami: La Mer aux arbres morts
Cette saga familiale transporte au sud-ouest de la péninsule de Kii, où Akiyuki, jeune homme de 26 ans, est la charnière parfaite entre deux familles, ou plus précisément, deux clans. Cela va sans dire, l'arbre généalogique se trace difficilement dans l'esprit, tant les pères se diffèrent, des membres s'ajoutent et refelurissent d'on ne sait où au sein d'une famille recomposée, bien plus complexe que le modèle occidental, parfaitement publicitaire. Le plus important demeure ce fait: Akiyuki est l'enfant naturel de Fusa et de Ryûzô, ce dernier ayant été incarcéré pour de troubles affaires d'incendies avant que son enfant ne naisse.
Il est aussi difficile de vérifier chaque détail de la famille, tous ces embranchements qui font que l'on s'y perd aisément entre enfants, parents, frères et soeurs, mais la narration rattrape très bien tout cela en ne se concentrant que sur le jeune homme et son libre-arbitre constant, mêlant une recherche d'identité constante à la volonté de ne pas être apparenté à une seule famille. De souvenirs au présent en ragots passés, les personnages sont chacun à leur tour malmenés sans complexe, dépeignant des personnalités extrêmes et pourtant parfaitement compréhensibles.
C'est essentiellement la délicate position d'Aki vis-à-vis de son père, l'Autre, qui offre un ensemble cohérent, pour permettre un dénouement surprenant, après des phases de francs doutes, d'inceste involontaire et de violence bestiale.
Plaisant aussi le côté bucolique de ce roman, dépeignant outre le quartier des Ruelles, où vivent laissés pour compte et rebuts de la société, montagnes et lacs alentours, parfait terrain de guerre des deux familles, tout en esquissant les mérites du travail manuel, ces journées de dur labeur dont est friand le jeune homme, durant lesqeulles il se sent en osmose totale avec la nature, évoquant vents doux et brins d'herbes.
Enfin, l'on ne manquera certainement pas de trouver intéressant d'en apprendre plus sur les us et coutumes japonnaises, bien évidemment très différentes des occidentales, et ques les auteurs ne manquent pas d'introduire de façon la plus naturelle qu'il soit dans leurs récits.
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15.05.2007
Henry Miller: Printemps Noir
Printemps Noir ou l'âge dépassé de la vie, d'usures en souvenirs, délires poétiques assonants pour ne pas dire élucubrations d'un vieux fou.
L'on connaît essentiellement de Miller son Tropique du Cancer et du Capricorne, qui me sont encore inconnus mais qu'il me tarde, avec forte curiosité réservée voire timide, de lire. La démonstration? La lecture d'Aller-Retour New York, longue lettre de Miller, en séjour dans son beau pays américain, à un ami resté à Paris, ne m'avait absorbé que pour sa critique virulente du rêve américain, sans faire vibrer en moi la corde d'émotion pendue au gibet de potence. C'était vivace et bien écrit, mais avec une tendance toute particulière à traîner en longueur, et souvent cette impression d'observer un homme dans son milieu naturel, tant l'on peine à découvrir où il souhaite nous mener, encore pire, ou lui-même se porte. J'ai le souvenir d'un passage particluièrement harassant où l'auteur prend malin plaisir à écrire avec un accent germanique. Imaginez donc la révolte du lecteur devant la traduction française. En bref, pas de quoi mouiller vos petites culottes cent pour cent coton, les enfants.
Sur les dix nouvelles de ce recueil, Miller ne nous fait que rarement faux bond: évocation de son enfance dans Le 14e district, de sa vie à Paris dans Un Samedi après-midi, ou bien encore de sa seconde activité créative, la peinture, dans Je Porte un ange en filigrance. Simple narration et exercices de style sont mêlés pour porter le récit jusqu'à son terme. Pour sûr, l'on peine à trouver saisissant le fond de la chose mais enfin, Miller se sert de ses souvenirs pour nous apprendre, vieux briscard qu'il est. Les thématiques varient, avec habileté et méfiance, sans que l'on ne s'en rende compte. Mais le fait est que les pinceaux du peintre s'emmêlent pour encroûter une "intrigue" qui paraîtra sans fondements solides si l'on n'y prend garde.
Cependant, d'autres nouvelles, comme Jabberwhorl Cronstadt ou Plongée dans la vie nocturne... relèvent plus de la collision d'images poétiques puissantes et venues de loin. Là, l'on en est sûr: aucun fondement, aucune intrigue, voire tout simplement, rien à dire. Ces nouvelles chaotiques, un brin délirant et parfois déstabilisantes (mais légèrement, n'allez pas de ce pas vous jeter sous les jupes de maman, je suis là) sont une mosaïque géante d'étron liquide et de foutre sec, avec de-ci de-là quelques carreaux bleus-azur, en de rares anecdotes quant aux femmes aimées; que l'auteur s'empresse de dissoudre bien rapidement dans l'acide de sa plume dansante au firmament d'un chaos peut-être dû à un mélange d'alcools et de drogues, du moins, espèrons-le, car imaginer de telles choses en étant à jeûn relèverait de la souffrance mentale profonde.
Allons bon, je ne suis pas vachard, je vous le donne en mille: oui, il faut lire Miller. Bien sûr, ce sera quelques fois laborieux et l'on hésiterait à refermer le livre pour retourner en de verts pâturages, mes agneaux. Mais qui résisterait à l'attraction d'une telle force poétique, en plus d'en prendre plein la gueule?
Pour illustrer mon propos, j'ai même la bonté de fournir ci-dessous deux extraits, qui s'opposent radicalement, l'un tenant plus de ce que fera un peu plus tard John Fante, l'autre digne d'un William Burroughs au milieu de sa forme pendant un Festin nu. Il est néanmoins difficile, comme a pu le faire Bernard Pivot lors d'une émission d'Apostrophes, de comparer Bukowski à Miller.
Extrait de Troisième ou quatrième jour de printemps
C'est aujourd'hui le troisième ou quatrième jour du printemps, et me voici assis à la plce Clichy en plein soleil. Aujourd'hui, assis au soleil, là, je vous dis que je me fous complètement que le monde aille à sa ruine ou non; je me fous que le monde ait raison ou tort, qu'il soit bon ou mauvais. Il est: et ça suffit. Le mond est ce qu'il est, et je suis ce que je suis. Je le dis, non pas comme un Bouddha accroupi sur ses jambes croisées, mais inspiré par une sagesse à la fois joyeuse et solide, inspiré par une certitude intime. Ce qui est extérieur, et ce qui est en moi, tout cela, tout, est la résultante de forces inexplicables. C'est un chaos dont l'ordre est au-delà de la compréhension — au-delà de la compréhension humaine.
Extrait de La Boutique du tailleur
Dans le passé, tout membre de notre famille travaillait de ses mains. Je suis le premier fils de pute qui ne foute rien. Langue agile, et coeur corrompu.
Je nage dans la foule, chiffre parmis les autres. Tailleur, et retailleur. Les lumières clignotent, s'allument, s'éteignent, se rallument. Tantôt c'est un pneu de caoutchouc, tantôt un morceau de gomme à mâcher. Le tragique, c'est que personne ne remarque le désespoir que je porte au visage. Nous sommes des milliers et des milliers ainsi, et nous nous croisons sans nous reconnaître. Les lumières dansent comme des aiguilles électriques. Les atomes perdent la boule de lumière et de chaleur. Un incendie brûle derrière la vitre, et rien n'est détruit.
Extrait de Plongée dans la vie nocturne
Comme le dernier flocon de sciure sort de la plaie, celle-ci se referme, propre et de bonne chair, sans laisser la moindre trace de cicatrice. L'enfant me regarde avec un sourire paisible, et glissant de mes genoux, va tranquillement jouer dans un coin de la pièce.
"Voilà qui est excellent! dit le chirurgien, vraiment tout à fait excellent!"
"Oh vraiment? hurlé-je. Et bondissant comme un fou, je le renverse de son tabouret, et mes genoux solidement enfoncés dans sa poitrine, je saisis l'instrument le plus proche, et je me mets à le larder avec. Je le laboure comme un démon. Je lui fais sauter les yeux, je lui crève les tympans, je lui fends la langue, je lui casse la trachée, je lui aplatis le nez. Je luiarrache ses vêtements pour lui brûler la poitrine jusqu'à ce qu'elle fume, et pendant que la chair est encore à vif et frémissante du fer chaud, je déroule l'épiderme et je verse de l'acide nitrique, à l'intérieur — jusqu'à ce que j'entende rissoler le coeur et les poumons. Jusqu'à ce que la fumée me fasse presque défaillir et tomber à genoux.
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22.04.2007
Romain Gary: La Vie devant soi
C'est à la fois une histoire poignante et un sublime exercice de style que nous propose Romain Gary, en publiant en 1975, et ce sous le pseudonyme d'Emile Ajar, l'histoire du petit Momo, dix ans et des poussières, en pension chez Madame Rosa, ancienne prostituée à la retraite qui tient depuis pluseurs années un clandé pour fils de putes, dont elle s'occupe en échange d'une pension mensuelle, à Belleville.
La vie nous est apprise par le point de vue de ce jeune Musulman, qui trouve parfaitement sa place chez la vieille Juive de soixante-huit ans, traumatisée par Auschwitz. Des thèmes graves sont abordés avec beaucoup d'humour et de légèreté, comme l'on peut se le permettre à cet âge et Gary profite de ce livre pour porter des coups critiques acerbes et très habiles à la société française.
Le jeune Momo a bien du mal à comprendre toute la crasse de ce monde. Pour lui, les Juifs sont des gens comme tout le monde, les Noirs du foyer africain ne sont plus cannibales comme on pouvait le croire, et les flics incarnent l'archétype même de l'homme puissant et en sécurité, qui peut tout faire et à qui rien n'arrive.
L'écriture est au premier abord assez déroutante. Bien contrairement aux Clowns lyriques, qui offre un style souple mais relativement conventionnel, Gary se transpoe ici entièrement dans la peau d'un gamin qui en a pris dans la gueule. Et l'on y croit à la perfection, à travers ces formules innocentes, qui prêtent à sourire et qui pourtant désignent des monstruosités que l'on n'oublie pas, comme les "foyers pour Juifs avec douche", ou des problèmes bien connus de l'époque, encore en vigueur à l'heure actuelle en France, comme le fait "d'avorter la vie des vieux".
L'inhumanité du racisme, quel qu'il soit, est dénoncée avec habileté par le regard interrogateur d'un gamin de 10 ans. Il en va de même en ce qui concerne les enfants "des femmes qui se défendent avec leur cul, et qui sont nés de travers", dont la grande frayeur est incarnée par L'assistance publique et la police, simplement parce qu'ils n'ont pas choisi d'être abandonnés par leur mère que le proxénète aurait pu faire chanter.
D'ailleurs, qui aurait cru que la prostitution était un tel fléau, tout comme les enfants de putain, l'héroïne ou "merde des rues", ou bien encore les vieilles personnes que l'on tient de force en vie des années durant, dans une chambre d'hôpital?
Et il y a aussi ces personnages atypiques de la vie quotidienne du garçon: Madame Lola, un travelot sénégalais à l'humanité débordante, ancien champion de boxe et qui tapine maintenant au Bois de Boulogne, Monsieur Hamil ou l'incarnation de la sagesse; ou encore les hommes du foyer africain, et leurs coutumes qui semblent étranges à l'enfant.
Gary s'est ici intéressé aux "bas-quartiers", et c'est avant tout une merveilleuse histoire d'amour entre une vieille juive grosse et malade et ce jeune arabe, qui ne veut pas la quitter, et l'accompagne dans son agonie, jusqu'au bout, ne comprenant pourquoi il est interdit "d'aider les vieux à mourir".
D'ailleurs, trente ans après, le problème de l'euthanasie se pose toujours, tout comme celui des laissés pour compte dans les mauvais quartiers, ou encore celui des enfants que l'on envoie directement à l'Assitance publique, les flics et la crainte qu'ils inspirent. Inutile de commenter, je crois.
Allez, en ce jour, béni soit-il, ma pensée va à Madame Rosa, au sixième étage et à son petit protégé, dix ans et des poussières.
Extrait:
"J'ai pensé à Madame Rosa, j'ai hésité un peu et puis j'ai demandé:
-Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour?
Il n'a pas répondu. Il but un peu de thé de menthe qui est bon pour la santé. Monsieur Hamil portait toujours une jellaba grise, depuis quelques temps, pour ne pas être surpris en veston s'il était appelé. Il m'a regardé et a observé le silence. Il devait penser que j'étais encore interdit aux mineurs et qu'il y avait des choses que je ne devais pas savoir. En ce moment je devais avoir sept ans ou peut-être huit, je ne peux pas vous dire juste parce que je n'ai pas été daté, comme vous allez voir quand on se connaîtra mieux, si vous trouvez que ça vaut la peine.
-Monsieur Hamil, pourquoi ne me répondez-vous pas?
-Tu es bien jeune, et quand on est très jeune, il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir.
-Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour?
-Oui, dit-il, et il baissa la tête comme s'il avait honte.
Je me suis mis à pleurer.
Pendant longtemps, je n'ai pas su que j'étais arabe parce que personne ne m'insultait. On me l'a seulement appris à l'école. Mais je ne me battais jamais, ça fait toujours mal quand on frappe quelqu'un.
MAdame Rosa était née en Pologne comme Juive mais elle s'était défendue au Maroc et en Algérie pendant plusieurs années et elle savait l'arabe comme vous et moi. Elle savait aussi le juif pour les mêmes raisons et on se parlait souvent dans cette langue."
"Je pense que pour vivre, il faut s'y prendre très jeune, parce qu'après on perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeaux."
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20.03.2007
Richard Brautigan: La vengeance de la pelouse
Richard Brautigan est un auteur et un poète beat dit mineur. Son recueil de nouvelles, publié en 1971 et dont la première a donné ce titre vague, semble miraculé des océans d'herbe dont il me tarde encore de savoir comment ce courant littéraire a pu donner naissance au mouvement hippie. Tout comme je n'ai jamais compris comment l'on pouvait lui assimiler la musique des Doors. Bref.
Il serait plus juste de dire que ce livre est un recueil de récits plutôt que de nouvelles. Les textes sont souvent très courts, une ou deux page tout au plus, jusqu'à six/sept pour les plus longs. Brautigan y raconte principalement des souvenirs d'enfance, teintés de nostalgie et d'amertume. Il s'agit aussi de se remémorer quelques amourettes, dont la poissequi s'en découle est souvent rattrapée par l'humour. Il va sans dire que certaines histoires sont étranges, pour ne pas dire déroutantes, tant elles semblent incongrues et sorties d'un imaginaire torturé d'un enfant, chasseur d'ours et soldat à ses heures perdues, dont le corps décomposé fut retrouvé plusieurs semaines après sa mort, aux côtés d'un calibre 44 magnum et d'une bouteille d'alcool.
Malgré tout, l'on retrouve les fondements du mouvement beatnik, entre l'échec du rêve américain, la révolte d'une jeunesse au naturel et pourvue de fleurs, et ces petites phrases, comme des fouets de plumes, qui vous redressent et vous retournent le coeur.
Extrait: Les étendards que j'ai moi-même choisis
Gnôle et nana, gnôle et nana, re-gnôle et re-nana, c'est toujours le même refrain. Je reviens à cette histoire comme quelqu'un qui est parti, mais qui, de toute éternité, devait revenir, et c'est peut-être pour le mieux.
Je n'ai trouvé ni statues, ni bouquets, ni bien-aimée pour me dire:
-Maintenant nous feront flotter de nouveaux étendards sur le château, et tu les auras toi-même choisis.
...et pour prendre de nouveau ma main, prendre ma main dans la sienne.
Que dalle!
Ma machine à écrire file comme un cheval qui se serait échappé du ciel et plongerait dans le silence, et les mots galopent en bon ordre, tandis que dehors le soleil brille.
Peut-être les mots se souviennent-ils de moi.
On est le 4 mars 1964. Les oiseaux chantent sur la véranda, derrière la maison, toute une bande d'oiseaux dans une volière, et j'essaie de chanter avec eux: Gnôle et nana, gnôle sans nana, re-gnôle, et re-nana, me revoilà en ville.
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14.03.2007
Jean-Baptiste Baronian: Baudelaire
Les biographies ont souvent le don de me plomber en un rien de temps. C'est toujours plein de dates et d'éléments agencés de façon telle à formuler un raisonnement logique pour expliquer de quelle manière un homme est devenu, ou non, ce qu'il était. L'écriture en est souvent des plus académiques, par conséquent, fatiguante à lire de par sa neutralité, et les biographes se contentent généralement d'impressionner le lectorat en exposant précisément leurs connaissances, les recherches effectuées pour parvenir à ce résultat, et leur plume qui trébuche car ils la veulent lourde et allongée.
D'ordinaire, à peine en ai-je lu quelques pages que je ne puis m'empêcher de refermer l'annuaire et de le ranger. La biographie de Jim Morrison, par Stephen Davis, m'avait réconcilé avec le genre. Un pacte de non-agression renforcé par l'ouvrage de Jean-Baptiste Baronian à propos de l'auteur qui a bouleversé mon existence voilà plusieurs années et qui le continue encore. D'ailleurs, si je dois mourir maintenant, je veux être incinéré avec l'édition des Fleurs du Mal, datant de 1925, que j'ai réussi à me procurer par hasard il y a quelques mois. Je charrie, bien entendu, mais si quelqu'un m'indique où je puis en trouver une plus ancienne, il aura une récompense.
La biographie est divisée en de nombreux et très courts chapitres, concis et très bien délimités. La méthode par la chronologie fonctionne parfaitement, et l'on ne s'attarde pas sur une époque ou une autre, sans non plus s'encombrer de dates fatidiques.
Baronian n'a pas pour prétention de pouvoir définir qui était le poète maudit, ou comment est-il devenu ainsi. Baudelaire est dépeint à travers toutes ces facettes, que ce soit par sa vie littéraire, sa fréquentation régulières des Salons ou du Club des Hachichins, ses affinités amicales avec de grands artistes, peintres ou écrivains. Le contexte artistique du XIX° est démontré avec élégance et précision, sans nous bombarder de détails stylistiques des plus ennuyants. Baronian nous rappelle que Baudelaire n'était pas qu'un poète, mais avant tout un critique d'arts hors-normes, chose que la jeune génération (comprendre par là, la jeunesse perdue et désenchantée, dont une grande majorité possède sur sa non-bibliothèque un exemplaire folio des Fleurs du Mal) oublie ou ne sait pas, n'ayant en ligne de mire qu'un poète constamment drogué, qui baise à tout va, et persuadé de la médiocrité de la vie.
Bien justement, Baronian ne s'attache pas à définir ce nihilisme baudelairien, dont parlait Sartre, et se borne à exposer, avec justesse il est vrai, la personnalité et la vie du poète, à travers moments capitaux, et de simples anecdotes. Il est à noter que ses relations avec les femmes ne sont abordées que d'une façon non-exhaustive, souffrant avec les déesses, dansant avec les putains, mourant avec sa mère.
Il me semblerait d'ailleurs intéressant que d'examiner l'influence qu'ont les femmes sur la vie d'un artiste. L'on remarque cela bien sûr chez Baudelaire, torturé par des relations alambiquées ou par le lien qui l'unit à sa mère, mais aussi, par exemple, chez Morrison ou Bukowski.
Pour connaître de façon plus poussée les liens ténus de Baudelaire avec ses drogues, fumées ou amours, l'essai de Sartre est excellent. Il y décortique avec ingéniosité la place de la drogue et de la maladie, ces amours tortueuses mais virevoltantes, et le lien des plus singuliers qui unissait le poète à sa mère. La biographie de Baronian est quant à elle plus que suffisante, très bien écrite, d'une ligne légère et amicale, comme si des souvenirs d'enfance étaient racontées, allant au plus direct tout en incluant des détails qu'il vaut souvent le coup de retenir.
L'ouvrage se termine sur un paragraphe poignant, la meilleure représentation de Baudelaire et de ce qui l'entoure, femmes, absolus et dérisoires précieux:
"Sa mère a accouru de sa maison-bijou. Elle ne lui lâche plus la main, elle le couve, assise sur sa chaise de garde-malade éplorée, elle lui parle parfois du bout des lèvres, elle ânonne, elle évoque de vagues et lointains souvenirs, elle attend en silence que passent les anges.
Le vendredi 30 d'août 1867, elle fait venir un prêtre et lui demande pieusement d'administrer l'extrême-onction à son fils. Et elle prie. Elle prie Dieu et ses saints, les mains jointes, le regard humide.
Le lendemain matin, vers onze heures, quand Baudelaire meurt entre ses bras et qu'elle lui ferme les yeux à jamais, elle ne sait toujours pas qu'elle a mis au monde, quarante-six ans et quatre mois plus tôt, un des grands magiciens de la littérature."
Charles Baudelaire en 1964
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25.02.2007
Tom Sharpe: Le Bâtard récalcitrant
Au départ, une intrigue désopilante. Le grand-père Flawse, odieux nonagénaire conservateur des valeurs ancestrales élève son petit-fils Lockart, bâtard de père inconnu. Le vieux Flawse refuse de le laisser sortir en dehors du domaine familial, un vieux manoir sans chauffage central ni électricité. Un médecin leur conseille d'aller tous deux effectuer une croisière, l'air marin ne pouvant faire que le plus grand bien au vieillard. Ils y rencontrent une mère et sa jeune fille. Il s'agira alors pour chacun des deux parties d'arranger un mariage des plus avantageux. Le père Flawse espère ainsi se débarasser de son bâtard de petit-fils. Quant à la mère, il est dans ses intérêts que sa fille épouse le jeune Lockart. Elle-même épouse le vieux pour accéder à un statut social plus important, et acquérir le manoir et la richesse qui va avec.
L'on suit deux couples en parallèle. D'un côté, Lockart et Jessica vivent dans un quartier immobilier appartenant à la jeune fille. Lockart se révèle être un crétin naïf et ignorant des choses de la vie, comme les impôts ou le sexe, ses deux pires craintes dans les premiers chapitres. De l'autre, la mère de Jessica s'efforce de donner le bouillon de onze heures au vieux chnoque, dont elle doit subir l'appétit et les fantasmes sexuels étonnament féroces.
Dans les deux camps, l'intrigue n'a qu'une seule clef: l'argent. Chacun use de manières peu orthodoxes pour accéder à son "dû". L'on ne peut qu'être perplexe devant le caractère des quatres personnages: le vieux est des plus bornés, la vieille manipulatrice, le jeune se révèle violent et sournois, sa moitié des plus niaises, nourrie par des romans sentimentaux. Les situations souvent extrêmes sortent de l'ordinaire, un peu trop même et finissent toujours en un chaos inimaginable.
Il va sans dire que l'on ressort de ce livre aussi "vide" qu'auparavant. Il n'impressionne pas par des élucubrations mordantes, et ne fait découvrir aucun chemin, ou rythme d'attelage personnel, nous forçant à nous dire "Bordel de dieu, c'est pas mal trouvé, ça". Mais en soi, c'est assez drôle, et distrayant, alors tant qu'à faire.
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