13.07.2007

Ô souffle la brindille

Dans Montigny-lès-Metz, quartier des Vacons, c'est l'une de ces légendes urbaines que l'on respecte avec crainte et compassion. Un grand dadais, détruit par l'alcoolisme de dernière catégorie, bières fades avalées sans consistance dès le lever.
Un grand nigaud tout maigre, mais dont l'on peut deviner un fond presque humain sous ses airs de vieux SS. Un personnage fictif, que tout le monde surnomme le Grand Marc. Et pourtant, l'on peut l'apercevoir dans les rues, à n'importe quelle heure, son vélo zigzaguant dangereusement, un cigarillo bon marché entre les lèvres, cocassement protégé de la pluie par une moustache brune et broussailleuse. Jamais il ne quitte son béret et l'on ne manquera pas de sourire à le voir sous la pluie, l'oeil fier et vitreux, couvert d'un gilet jaune fluo pour la sécurité. Il faut préciser par-là que c'est la hantise des automobilistes, difficile à doubler, ennuyeux à suivre, imprévisible, le bonhomme.

Il est connu dans quelques cafés du coin, refusé dans d'autres, pour grabuge perpétuel. Le genre de gars jamais à jeun, vous voyez. Un jour, dans mon royaume de plaqué or et de sol poussièreux, il tentait de réparer un de ces gros distributeurs, une immense sphère de plastique en distribuant de plus petites, pour un euro et en cadeau un jouet fabriqué en Chine que personne ne veut. Avec des paluches de boucher anorexique, il s'en était saisi et la tournait et retournait dans tous les sens. Bref, effrayant, le type.
Pas mal de bruits courent sur son dos maigre, certains véridiques, d'autres distrayants. Paraît-il qu'il aurait un jour frappé sa mère, laquelle l'héberge depuis des années. Cela n'aurait rien d'étonnant, pourrait-on dire. Tout le quartier sait qu'au décès de celle-ci, ce sera la rue pour lui. Il gueule auprès des voitures, enquiquine les passants et leurs cabots. Pourtant, nul ne s'empêche de le prendre en sympathie. Après tout, il n'est pas vraiment méchant, juste quand des gamins lui cherchent des noises alors qu'il est bourré. Et puis, ne fait-il pas partie, après toutes ces années, du paysage urbain, un lampadaire vivant qui ne manquera jamais de dire bonjour, de prendre des nouvelles et de discuter un peu du temps et du jardinage. Il a la main verte et n'est pas avards de conseils, prêt à rendre service, lorsque l'on fait appel à lui, ce qui est rare, avouons-le.

Mais qu'adviendrons-nous lorsqu'il ne sera plus là, terrassé par la cirrhose ou le cancer. Un bonhomme qui a sa petite histoire, mine de rien. D'ailleurs, en ce jour de fête nationale (notre petite ville, par tradition ancestrale, disons plutôt pour le sens pratique, la fêtant avec un jour d'avance), on le sait balançant des artifices de sa fenêtre du rez-de-chaussée, pour après s'en prendre aux gamins et les accuser à raison. Une des attractions du jour, vous voyez?

15.06.2007

Globes avariés

La marche du monde ne s'investit jamais à prendre en considération les destins tracés à la craie qui coule sous l'eau des déluges. Les fourmilières souterraines accueillent les marchandises célestes, lorsque l'on enterre les souvenirs et les graines de passé, afin de ne plus s'y attarder inutilement pour le content des vulgarités.

Dans le radio-réveil des fourmis pédalent sans relâche pour effectuer la révolution de leur Terre, la leur seulement. Le travail harassant ne concerne plus Atlas, couché au fond d'un caniveau dès lors que sa fonction n'a plus de sens. On l'a dépossédé, continuons encore. De faux dirigeants siègent sur des trônes de rouleaux de papier-carton, et s'estiment être les faiseurs de leçons et de morales idéales, surtout lorsque leurs paroles ne sont guère plus qu'un venin mal ajusté, visant à affermir leur marche du pouvoir. L'impétuosité des esclaves, enfermés derrière des murs d'écran, leurs permet de continuer la route de graviers, qu'ils aplanissent avec la poussière de leurs rêves et les cendres des évènements dont ils n'ont plus que faire.

Des scribes de second ordre s'entêtent à assembler des pages maintes fois déchirées. Tous les livres sacrés n'en font plus qu'un. Les papiers volent pour être rattrapés par les serres d'albatros vengeurs épuisés à force de recourir à leur vitalité toujours bafouée. On tâche leurs ailes de foutre avant de verser de l'essence dans leur gosier. Craints, on leur afflige des condescendances ridicules, tentant de les emprisonner dans des filets à papillons déchirés, qui donnent l'impression de chaînes déjà vues, brisées, et recollées à la joie de ruban adhésif qui ne fait qu'épiler les bouches de ces invroyables imposteurs.
Crevons donc les yeux de ces donneurs de leçons, barricadés dans leurs costumes de pacotille, un accoutrement qui ne reflète que leur propre vide, à l'aide de cures-dents usagés. Une lave tiède coule dans les radiateurs électriques et espère assouvir la pression sanguine des drogués de l'apparence. Les scribes, à la volée, arrachent quelques pages qu'ils jettent dans des puits profonds de sept centimètres, pour qu'elles y macèrent et se transforment en herbe à sarbacane. Mais sauront-ils par avance l'inefficacité de leurs mensonges, trop-pleins de pouvoir et d'orgueil, lorsqu'à leur place -la place du mort rappelez-vous le bien-, ils s'estompent comme des fantômes dont l'on perçoit simplement les courants d'airs qu'ils provoquent, à la manière de mouches dont l'on a brûlé les ailes, parties en fumées par l'intermédiaire d'un simple "pffiouttt".

Les fourmis continuent de pédaler à l'intérieur du radio-réveil où un micro-cosme s'est organisé à la faveur de coups d'états personnels. Conducteur idiomatique concourt à l'intersection et à la mobilité surprenante. Demeure "je".

05.06.2007

Du comptoir à la renverse

La nouvelle fut annoncée sans fioritures ni pudeur. On ne le connaissait pas, ce bonhomme, qui se trimballait, paraît-il, le parapluie ouvert même lorsqu'il ne pleuvait pas, et en costume quelque soit le temps. Si, vous devez sûrement le connaître, il venait souvent ici. Peut-être pas aux mêmes horaires que vous, c'est vrai. Il est mort vendredi soir, renversé par un chauffard. Là, oui mais là, dans le quartier, à deux pas, pas loin d'ici, vous imaginez?! Il était toujours un peu dans la Lune, et traversait n'importe comment, mais n'empêche, c'est triste. Il a bien vécu, ça je peux vous le dire. Mais si bien sûr, vous voyez qui c'est, qui c'était plutôt. Vous avez bien dû le voir dans le quartier, ou même ici, je vous l'ai dit, il venait souvent. Je vous montrerai la coupure du Repu' et vous verrez. Oh c'est malheureux tout de même, un si bon client en plus. Ah mais il était bizarre, hein, jamais vraiment sur terre. Mais quand même, mourir si brutalement. Bon, ça va, je crois qu'il vivait seul, il ne laisse pas trop de famille, c'est déjà cela.

A l'inconnu sans doutes croisé quelques fois, alors que je terminai ma bière et débutais une énième partie de billard. C'est drôle, l'on pense qu'une disparition n'affectera que les plus proches, et encore, et l'on parle de vous dans un café miteux, au coin d'une rue. Un inconnu encore entier, mais cet homme, voilà la célébrité du café, pour quelques jours seulement. Bientôt, l'on parlera de lui en riant, blagues bonnes enfants, et ne restera qu'une coupure du journal local, jaunie. On se souvient de lui dans ce café, et peut-être dans les commerces de quartier. Déjà cela de gagné, pense-t-il peut-être. Hop, monsieur, je ne vous connais en rien, mais lève tout de même mon verre, au bon vieux temps.