08.06.2009
Au petit théâtre des cruautés (5): Avoir le dernier mot
"Tu voudrais pas plutôt te taire et venir me sucer?
-Oh pas ce soir, je ne suis pas d'humeur.
-Question d'habitude.
-Qu'est-ce que ça veut dire?
-Rien. Tais-toi maintenant."
Il sort de la pièce, passe dans la salle-de-bain et se dirige vers la cuisine. On n'entend aucun pas, aucune porte qui s'ouvre. Il revient dans la pièce principale, semble chercher quelque chose des yeux, s'assoit finalement.
"Encore un verre, c'est le combientième ce coup-ci?
-J'en sais rien, sixième peut-être. T'as pas un boulier pour que je les compte?
-C'est ça. tu crois que j'ai envie de traîner un alcoolique?
-Tu peux toujours parler, je ne pense pas encore être un poids pour toi. Et comme tu n'es d'humeur pour rien, je m'en jette un autre, par pure distraction.
-Boire seul, tu parles d'un amusement.
-Ca n'en reste pas moins "boire". Si tu préfère, je te laisse une seconde chance.
-Comment ça?
-Et bien viens, à genoux, et je t'appuierai sur la tête, d'avant en arrière, je suis sûr que ça t'excitera.
-Non merci, on me l'a déjà fait, ça ne me plaît pas du tout. Tu vois, c'est bon, tu comprends?
-Ouais ça ira.
-Tu comprends donc?
-Ah tu prends ton pied là, à me foutre encore une fois dans la gueule tes belles expériences de jeunesse.
-tu n'avais qu'à en profiter tant que tu en avais l'occasion. Mais bon, quand on voit tes exs.
-Ouais je sais, moches et connes. Je l'ai déjà assez entendu."
Il se relève, tâte ses poches à la recherche de son briquet et empoigne la bouteille, boit au goulot et se sert un autre verre.
"Tu ne dis plus rien. Je t'ai vexé peut-être?
-Va chier.
-Oh, tu t'en ressers un? C'est que je t'ai vexé.
-...
-Tu ne veux pas aller au bar du coin de la rue? Je crois que les poivrots t'ont réservé une place.
-Et toi, tu voudrais pas inviter tous les mecs avec qui tu as couché, ou que tu as juste sucés, et on fera un barbecue comme ça.
-T'aurais aucune invitation à envoyer, je voudrai pas te faire ça.
-Allez, promis, j'essaierai de ne pas être le premier à rouler sous la table. On papotera un peu, chacun se racontera ses petites expériences, je leur dirai quels veinards c'étaient, et à quel point j'en ai à souper de tes problèmes. Si tu veux, je vous regarderai même vous amuser tous ensemble.
-Tu n'es qu'un ivrogne doublé d'une méchanceté vraiment dégueulasse.
-Content de l'apprendre. Dans ce cas, tu n'auras qu'à en parler à l'un de tes exs, ou un autre mec avec qui tu aurais eu l'immense joie de sortir, ou un de ceux qui t'a payé le restaurant dans l'espoir de te baiser.
-Oui, exactement.
-Et lorsque l'un ou l'autre te parlera de ses problèmes de couple, tu pourras évoquer le tien, à savoir quel alcoolique sans ambition je fais.
-Bonne idée.
-Et tu ne parleras certainement pas de ce que j'ai à subir grâce à toi, jusqu'au moment où l'un ou l'autre se rappellera au bon souvenir d'une fantastique relation.
-Si c'était à refaire, je n'hésiterai pas.
-Tu m'étonnes, c'est ce qu'il y a de bien avec les lycéennes et les jeunes étudiantes: elles sont prêtes à brader chaque partie de leur corps, leurs cuisses sont fermes et elles ne se laissent pas envahir par les problèmes des brillants et responsables adultes en devenir que nous sommes. Vraiment un bon plan, la lycéenne en chaleur.
-Genre, tu en sais quelque chose.
-Tu marques un point.
-Et fin de la discussion."
A nouveau il change de place, et glisse en quelques pas près de la fenêtre ouverte en battant.
"Fais-donc la vaisselle, ça me distraira un peu."
Un partout.
(L'intrigue entière constitue le contexte parfait d'un dialogue. Dans un cadre bien défini, ce dialogue totalement fictif serait en quelque sorte un point de non-retour narratif. Il s'agit de se placer dans un système où les rapports de force sont, quoiqu'il advienne, les plus équitables possibles. Les mots doivent se suffire à eux-mêmes, à la fois pour le réalisme et l'aspect direct qu'offre le dialogue.)
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15.12.2008
Au petit théâtre des cruautés (4): L'Homme moderne
« Tu n’auras qu’à penser à mes prochains coups de bites la prochaine fois que tu t’ennuieras.
-Et si tu n’es pas là, je fais quoi ?
-Bordel, j’en sais rien. T’auras qu’à clouer un balai au sol et t’asseoir dessus.
-…
-Ça devrait t’éviter d’aller te taper n’importe qui, non.
-Je ne t’ai jamais trompé, j’te le jure.
-Tu parles, elles disent toutes ça, Chérie.
-T’es nul de dire ça.
-Mon paternel m’avait prévenu : « Fais des Picassos sur les murs de la salle de bain ou finis curé, mais te marie surtout pas. »
-Je croyais qu’il avait toujours été heureux avec ta mère ?
-Putain, non, j’suis en train de te dire que le vieux avait raison, et tu la ramènes encore.
-Calme-toi, tu t’énerves tout seul.
-C’est toi qui m’énerve, espèce de pute. Qu’est-ce que j’ai été me foutre avec une blondasse dans ton genre, j’aurai mieux fait de continuer à me branler au téléphone. »
Il se lève pour se diriger vers le bar, attrape une bouteille de whisky bon marché et boit directement au goulot. Une bonne rasade qui descend directement dans le gosier et l’échauffe encore un peu plus. On entend une toux d’enfant dans la pièce à côté. Ça l’agasse encore plus, aussi il s’allume une blonde, avant de craquer définitivement. Sa femme s’approche pour le prendre dans ses bras mais il la repousse d’un coup d’épaule.
« Tu ferais bien d’arrêter de boire et de fumer. Le docteur t’as déjà dit que c’était pas bon pour toi.
-Et toi tu vas fermer ta gueule, et fissa. Je t’ai assez répété que ça m’emmerde quand tu l’ouvres pour rien dire. »
Elle se met à sangloter, silencieusement. Ce n’est pas la première fois qu’il la traite comme ça. Elle pensait que ce n’était qu’une mauvaise passe, due à des problèmes au boulot ou au manque d’argent,mais ça empirait chaque fois un peu plus. Elle ne peut s’en empêcher, mais elle sanglote, doucement, pour ne pas l’énerver encore plus. Après tout, c’est une question d’habitude et il suffit simplement de respirer par la bouche pour ne pas être trop bruyante.
« C’est le bouquet, voilà que tu te mets à chialer. Tiens, prends le téléphone, et appelle leur foutu numéro pour femme battu. J’ai bien vu que tu l’avais retenu en regardant la télé l’autre soir. T’étais tellement concentrée pour pas l’oublier avec ta cervelle de moineau qu’on aurait dit que t’en causais toute seule. »
Elle va vers les toilettes pour se moucher. Court instant de répit.
« Dis, tu veux pas aller faire à manger maintenant, ça t’occuperas un peu.
-Mais il n’est que 18h.
-Et alors ? J’ai faim.
-Grignote un peu en attendant, les gosses n’ont pas fini leurs devoirs. »
Il pose sa bouteille sur le sol et s’approche de sa femme. Quelque chose cède dans ses yeux en même temps qu’il trébuche au bord du tapis du salon. Il l’attrape par les cheveux, tire sa tête en arrière, et lui chuchote à l’oreille :
« Putain, si tu continues, je vais tellement te cogner que les gosses ne vont pas reconnaître leur mère. »
Pour lui, quelque chose s’est définitivement brisé. Pourtant, il l’aime encore, a sa manière. Entre le loyer, les réparations de la bagnole et le patron qui le prend pour un esclava, il n’a pas les moyens de partir en vacances.
Alors il faut bien qu’il se défoule.
Maintenant, il n’a plus qu’à espérer qu’elle fera comme les précédentes. Et n’osera pas appeler le numéro vert.
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30.05.2008
Au petit théâtre des cruautés (3)
[Un homme rentre chez lui. Modeste appartement de célibataire. L'attend sa mère, venue à l'improviste.]
«Contente de te voir. Il fallait bien que je vienne parce que si l'on compte sur toi, on n'en a pas fini de poiroter comme des cons.
-Bonjour, Maman. Et désolé, je suis très pris ces derniers temps.»
[Pour combler un silence rapidement installé, il passe le balai en contournant à plusieurs reprises le fauteuil où elle s'est installée, sans y avoir été invitée.]
«C'est crade, ici. Quand est-ce que tu apprendras à tenir correctement ton appartement? Déjà que tu vis dans un trou-à-rats.
-Ca me suffit pour vivre. Et ici, au moins, je suis tranquille.
-Nous y revoilà. Ca te suffit, ça te suffit! Monsieur s'est toujours contenté du minimum. Un raté doublé d'un fainéant, voilà mon fils. Un raté, te dis-je. Tu me comprends bien? Un raté.
-Tu veux quelque chose à boire?
-Parce que tu as autre chose que de l'alcool à me proposer, peut-être?
-Ouais. Du café.
-Je n'en bois plus depuis belle lurette. Tu devrais pourtant le savoir.
-Alors ce sera de l'eau du robinet. Peut-être même des chiottes.»
[Elle ne trouve rien à rétorquer à cela, surprise, et se contente de se raidir dans le fauteuil, contre lequel est maintenant posé le balai. Le tas de poussière patiente quant à lui à ses pieds, comme symbole des dernières renonciations.]
(...)
[Elle se met à pleurnicher.]
(...)
[Lui s'allume une cigarette et en recrache la fumée vers le plafond, qu'il contemple l'espace de quelques secondes.]
«Arrête voir de pleurer. C'est lassant.
-Tu as changé; tu n'es plus mon petit garçon. Tu es devenu un parasite.
-Les années passent. Tout le monde change. Sauf toi.
-Tu te souviens comment je t'appelai quand tu étais petit?
-Je crois que j'en ai plus grand chose à foutre maintenant.
-Qu'est-ce que j'ai bien pu louper? Pour que tu deviennes comme ça.
-Tu m'as constamment étouffé.
-C'est pour toi que j'ai fait tout ça. Tout ça pour que tu deviennes un fainéant.
-Tu voudrais pas te taire de temps en temps?
-Pas de travail, pas de femme. Et tu vis dans un trou-à-rats.
-...»
[Elle continue de parler pendant quelques minutes. Il n'écoute pas, grille cigarettes sur cigarettes. La pièce se fait lourde de fumée.]
«Il me semble pourtant t'avoir dit de fermer ta gueule.
-Comment est-ce qu'on va faire maintenant?
-A bien y réfléchir, y'a peut-être bien une solution.
-Ah oui, et quelle idée lumineuse as-tu eue?
-Il faudrait que tu meurs. Là, tu me foutrais la paix.»
[Il s'allonge sur le lit, boit une gorgée de whisky à même le goulot de la bouteille. Et ferme les yeux.]
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04.05.2008
Au petit théâtre des cruautés (2)
(En intense gestation)
« Votre bêtise n’a de pareille que l’affligeante élégance avec laquelle ces animaux se grattent le poil à la recherche de nourriture et de poux, et se torchent le cul à l’herbe la plus basse. Ils conchient volontiers la naissance d’une conscience intelligible.
-Va voir te faire mettre, connasse.
-Voilà bien ce que je disais, beau musclé et simple ordurier.
-N’est-ce pas que tu adore avaler le foutre de tes gendres ?
-Tout comme vous en seriez avide pour teindre votre matière grise et en tirer de la gomme à mâcher. Celle-là même que vous ruminez naseaux gonflants et gueule grande ouverte.
-Je parie que ton mari adore te foutre sur la gueule. Je ferai la même chose à sa place.
-Car vous n’êtes qu’un chien autoproclamé parfaitement enfanté par des géniteurs dont vous puisez toutes les valeurs infécondes. »
[Aussitôt le mendiant revit l’image de sa mère le jour où il avait claqué la porte du domicile familial. Se rendant compte à quel point il l’avait faite souffrir gratuitement, il s’agrippe à l’avis mortuaire, froissé au fond de sa poche, comme en signe d’excuses. C’est ce moment que choisit la vieille femme, à qui il avait demandé l’heure, pour lui cracher dessus.]
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18.04.2008
Au petit théâtre des cruautés (1)
[Un homme et une femme allongés côte à côte, à demi-nus et les jambes enlacées. Les draps défaits ne signifient guère plus que le fait qu'ils viennent de se mettre au lit et que la chaleur à être entièrement recouverts est insupportable. Au moment où il l'embrasse dans le cou, la femme tourne la tête et le repousse.]
« Qu'est-ce qui ne va pas?
-Rien.
-Tu boudes?
-Non. Ca va. Laisse-moi tranquille.
-Si, quelque chose ne va pas. Je te connais, à force, espèce d'idiote.
-Peut-être que si tu étais moins cruel, et que tu me traitais mieux...
-Bordel, qu'est-ce qu'il faut pas entendre! Cruel? Ca t'apprendras à te foutre de ma gueule et à m'humilier régulièrement.
-Mais je n'exagère pas, moi.»
[Elle se lève et s'assied au bord du lit, détache ses cheveux et réajuste ses sous-vêtements. Quant à lui, il la contourne sans un regard pour prendre le cendrier posé sur la table de nuit. Allongé, serein, il s'allume une cigarette et en regarde la fumée s'écraser contre le plafond, où gigote une toile d'araignée qui se traîne de long en large, sur toute l'étendue de la pièce.]
«Je t'ai trompé.
-D'accord.
-Tu ne m'as pas écoutée. Je viens de te dire que je t'avais trompé, plusieurs fois même.
-Et alors? Dis-moi, que veux-tu que je te réponde?
-Je sais pas, réagis un peu bon sang!
-Ah ouais?
-Oui, si je t'avais dit qu'il n'y avait plus de pain, l'effet aurait été le même.
-Comment ça, plus de pain?
-Mais merde, réagis! Je t'ai trompé, et avec plusieurs types. Quant à toi, tu conduis et baises comme un vieillard.
-...
-J'attends.
-Très bien. Alors tu veux quoi?! Que je te dise que tu n'es qu'une putain, en détachant bien chaque syllabe. Tu n'es qu'une Pu-Tain, voilà, juste une Pu-Tain. Ca te va comme ça?
-Vas-y défoule-toi, te gêne pas. Je regrette pas ce que j'ai fait de toutes façons.
-Très bien, ouais. Alors j'espère que tu t'étoufferas avec leur sexe au fond de la gorge.
-Jaloux? Il fallait y penser plus tôt.
-Allez, viens. Viens, ouvre grand ta bouche qu'elle me serve de cendrier.»
[Silence de quelques minutes.]
«Maintenant je sais pourquoi je te déteste depuis tant de temps.
-Et moi pour quelles raisons je ne peux m'empêcher de t'aimer.»
[Elle se lève sans un mot et va à la salle-de-bain. Il prend le cendrier et le jette contre le mur. Les cendres et les mégots s'éparpillent sur le sol. Un courant d'air passe et étale encore un peu plus les débris.]
20:24 Publié dans Au petit théâtre des cruautés | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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