23.04.2007

Messes dominicales

La soirée des mystères cyniques commence dès le court repas du soir. Je m'inscris dans la conversation, réponds aux questions banales avec un semblant d'entrain.

"Ah non, moi, la première voiture que j'aurai la possibilité de m'offrir, ce sera une Mustang de 1969, un point c'est tout.
- C'est idiot ce que tu dis.
-Toujours idiot, ce que je dis, de toutes façons, ahah ahah. Tu t'es déjà écouté parler?
-Ne recommence pas. Ce que tu me dis là, c'est que tu seras prêt à mettre de l'argent pour une vieille bagnole, et t'auras rien à côté.
-Oui, il a raison, l'important, c'est déjà d'avoir un appartement à soi.
-Oui, ce que je disais. Je prends des fringues, des livres, tout ça dans le coffre, et hop, sur les routes.
-Et ce serait qu'une deux place.
-Exact, juste ce qu'il faut.
-T'es encore jeune, tu verras dans quelques années.
-P'têt bien ouai."


Je ne prends même plus la peine d'expliquer que tout cela ne m'intéresse pas. Effectuer des études brillantes, avoir de l'ambition, une culture en béton à étaler à tout va, et toutes ces choses. Non, ce n'est pas digne d'intérêt. La fin est toujours proche, et je préfère de loin me sentir libre et vivant. Bien sûr, il n'est pas à nier que j'aime à ne pas me sentir trop ignorant, et que l'argent m'est nécessaire pour assouvir les envies du quotidien, alors je m'adapte. Voilà des années que j'ai souvent en tête ce que m'avait dit mon professeur de français, à la fin de ma dernière année de collège: "L'essentiel, c'est de prendre plaisir dans ce que tu fais. Cela vaut pour tout, pas que pour les études." Exactement, Monsieur. Je ne sais pas ce qu'il est devenu, mais un jour, j'irai le voir.

Arrivé au bar du quartier avec un peu d'avance, l'ambiance est morose et je reste abasourdi par de tels résultats, sans surprise et qui semblent ne me donner le choix qu'entre le fusil et la guillotine. L'on discute avec deux jeunes troufions, le temps d'une partie de billard. Cette courte rencontre, si simple, aurait pu me combler de joie. J'entends des bribes de conversations aux alentours. La didactique des inhumains me fait penser à du foutre stérile.
Il n'y a plus de temps à perdre, et je grimpe les quatre étages aussi vite que mon corps de vieillard me le permet. Une fois arrivé, les poumons sont douloureux mais, le temps d'un coup de brosse et de quelques affaires, je repars aussi sec. Je m'installe au volant, après avoir jeté sur le siège passager la veste en cuir, le portefeuille, et le film.
J'avais bien prévu mon coup, en rentrant si vite et en repartant dare-dare. Du fait, je dispose de quelques minutes de tranquilité. Rester dans la voiture, à l'arrêt, la fenêtre ouverte, et entendre sa voix, tandis que j'avais mis sur l'iPod relié à l'autoradio un morceau de Grover Washington Jr. Je ne vous le donnerai pas en mille. Les minutes filent comme jamais au travers de ce lien cellulaire. Je raccroche avec difficulté, démarre avant de m'allumer une cigarette avec l'allume-cigar.
Le trajet s'avale lentement, avec un sourire aux lèvres et une légère amertume. Peu de temps après, je m'arrête pour laisser le temps à la conductrice qui me précède d'effectuer son créneau, somme toute assez laborieux, mais j'ai tout mon temps. Cela klaxonne derrière, et je serai bien tenté de faire un bras d'honneur à ces abrutis. Mais l'on ne sait jamais, comme dirait l'autre. Une fois la manoeuvre effectuée, la petite dame m'adresse un sourire et un signe de la main, en guise de remerciement. Quelques mètres plus loin, je vois un jeune couple qui traverse sans soucis aucun, n'importe comment, et avec l'inquiétude commune de protéger l'autre. De nouveau, je m'arrête et les laisse passer. Bien sûr, il aurait été facile d'agir selon le commun et l'habitude, en accélérant, avec une pensée malsaine et amère du genre "pauvres cons, pourraient pas faire attention, il y a des passage piétons". Mais je les trouve touchants. Eux, apparemment, n'ont aucune gratitude contrairement à la femme de tout à l'heure. Vous savez, ce sont des choses qui arrivent lors de ce genre de rencontres. Parfois, il y a une sorte de court échange, par l'intermédiaire d'un regard ou d'un signe de remerciement, voire quelques paroles échangées, qui seront bien vite oubliées, et des fois, l'indifférence règne. C'est comme ça. Je redémarre sans perdre trop de temps, juste avant de voir le feu passer au rouge. Lorsque j'aurai fini de faire de la charité au volant, me dis-je, j'arriverai peut-être un jour à l'heure. Sur le parking, j'use d'un court laps de temps pour rouler une cigarette, "bondir" hors de la voiture avec tout mon fratras, et aller glisser sur les trottoirs messins, pour une très courte marche.
De l'autre côté de la rue, un homme se lève d'un banc et me fait signe. Il n'y a pas à chercher loin, je sais déjà ce qu'il veut. Je continue mon chemin de quelques pas, me ravise, traverse en manquant de peu de me faire renverser. Cela devrait m'apprendre à faire un peu attention, ahah.

"S'te-plaît, t'aurais pas une cigarette?
-Euh, je n'ai que des roulées sur moi, ça ira?
-Aucun problème, merci c'est sympa.
-Y'a pas de mal, ce n'est qu'un peu de tabac."

Je coince le dvd entre mes genoux et sors le paquet de tabac à rouler. Le brave type semble tourner autour de moi, aussi je m'arrange pour toujours lui faire face, sans prudence malsaine, mais on ne sait jamais. Je l'observe rapidement, en alternant regards du coin de l'oeil et n'hésitant pas à le regarder franchement, dans les yeux. Il est habillé d'un survêtement qui a déjà passé la fleur de l'âge mais dont la propreté ne fait aucun doute. Un blouson d'hiver est étendu sur le banc, sans aucune autre affaire. Le type est rasé de près, le cheveu court, mais un visage rougi et bouffi. Pour terminer, son regard fuyant, de chien blessé à mort, me confirme une fois pour toutes que je n'ai rien à craindre.

"Vous savez rouler ou je vous la fait?
-Oui, ça ira, TU sais rouler.
-Ahum?
-Pas de vouvoiement avec moi. Soit on me tutoie, soit c'est rien du tout.
-Okay, tu te la fais alors?
-J'te remercie. Tu les ranges à l'intérieur, les feuilles?
-Oh, fais comme tu veux, je m'en fous. Fais t'en une deuxième pour après, si tu veux.
-Non, ça ira, je voudrais pas abuser.
-Bah écoute, c'est toi qui vois."


Court silence, pendant lequel le type me rend le paquet de tabac, avant de rouler son clope.

"J'te remercie, tu me sauves la vie.
-Orf, t'inquiète pas, je sais ce que c'est.
-Eh, mais c'est un pétard que tu fumes là?
-Non non, une roulée. C'est rare que j'en fume de toutes façons, et jamais en pleine rue, trop risqué.
-Tu l'as dit.
-...
-...
-...
-Ca fait huit jours que je dors dehors, je commence déjà à en avoir marre.
-Hum, c'est normal, je crois.
-Et demain je commence une cure.
-Ah oui? Pour?
-L'alcool et pour, pffffiouttt."


Je ne savais pas quoi répondre à ces dires. Lui demander s'il était allé voter aujourd'hui, peut-être? Bien le dernier de ses soucis. Je savais que cet autre court échange de la soirée allait bientôt prendre fin, aussi, inutile de brusquer les choses et de tout gâcher. Et puis, son "pffffiouttt" était accompagné du mime d'une braguette qui se remonte, trois ou quatre fois de suite. Vous me pensiez complètement dénué de peur? Et bien, là, je commence de me méfier légèrement, voyez-vous. Je crois qu'il y a de quoi. De loin, le type m'avais certainement pris pour une "jolie" demoiselle qui se promène toute seule, innocemment. Et, de près, peut-être n'était-il pas en reste et essayait de m'attendrir, étant prêt à tout pour se mettre quelque chose sous la dent, ou autour de la queue, pour être vulgaire. Bien sûr, cela m'aurait étonné, il est rare que mes rapides analyses me trompent, mais il ne faut exclure aucune supposition. Après tout, peut-être que le geste d'une main qui glisse de l'entrejambe jusqu'au bas-ventre ne désigne qu'un problème d'infection urinaire, qui sait? Mais bon, pas de risques inutiles, mes louloutes. Je lui ai souhaité une bonne soirée, avant de reprendre mon chemin. Comme quoi, vous voyez, l'on risque des rencontres étranges à chaque instant, et où que ce soit. Mais celle-ci, en plus des précédentes, avait eu le don de me ravigoter.
Pour les quelques mètres qu'il me reste à faire, je mets en route un début de concert des Doors, plus précisément le passage d'Alabama Song, suivie de Backdoor man. Le cri que Morrison pousse au début de ce morceau me fait toujours autant frémir, un concentré d'émotions pures, indistinguables, allant de la rage brute aux pleurs du nouveau-né. Un hurlement de vie, destiné au Ciel.

J'arrive à destination, grimpe l'escalier de bois et rentre dans l'appartement, en prenant juste la peine de toquer par deux coups légers à la porte. Ici, un troisième chat s'est invité ou a trouvé un doux refuge. Durant le film qui se développe, il s'allonge à mes côtés et se laisse aisément caresser. Un chaton noir qui semble instinctivement m'adopter. Cette malheureuse boule de poils me fascine, aux yeux ensommeillés. D'après mon compagnon, l'on voit que c'est un chaton qui a dû défendre son bifteck, lui arrivant encore de fouiller les poubelles pour y trouver de la nourriture. Lové contre mon flanc, il ne semble pas vouloir partir de si tôt. Il se blottit et je le garderai à l'abri de tout, sans maladresse et sans le brusquer. Moi aussi, outre mes visites amicales, j'ai souvent trouver un refuge ici. Une fois le film terminé, je me lève et étire mes vieux os.

"T'as déjà pris un verre, ce soir?
-Euh, non, mais je crois que je ne vais pas tarder à y aller, j'avais prévu de rentrer assez tôt.
-Bah, allez, je te fais un Russe Blanc?
-Hum, c'est que ça ne se refuse pas, ça. C'est parti."


L'on monte à l'étage pour s'installer autour d'une table basse, le chaton à notre suite, tandis que les deux autres matous dorment déjà. La fin de soirée s'étire en une discussion où les oeillères et les jugements gratuits sont absents. Oui, un doux refuge, un endroit où me planquer, parfois, juste pour un moment, car l'éternité n'est que cendres recyclées.
Il est un peu moins d'une heure et demie lorsque je reprend le chemin du parking. Devant moi, je crois reconnaître le type de tout à l'heure. Un plat de poulet en boîte attend au feu rouge. il me semble que le type traverse, mais il se peut très bien qu'il ait tourné sur sa gauche. Le coin de l'immeuble me gâche la vue. Les superhéros de bande mal dessinée tournent à gauche, et s'envolent. Je ne devrai pas tarder à retrouver le clopeur invétéré. Au passage pour piétons, il n'y a plus personne. Je balance mon mégot, monte en voiture, baisse la vitre, démarre. Morrison reprend aussi sa route, tandis que j'ai du tabac plein les poumons, des sensations au bout des doigts, brûlent et démangent, ne demandent qu'à se coucher, de la vie sur les yeux.

The Doors "Five to one"

"They got the guns
But we got the numbers
Gonna win, yeah
Were takin over
Come on!

Your ballroom days are over, baby
Night is drawing near
Shadows of the evening crawl across the years
Ya walk across the floor with a flower in your hand
Trying to tell me no one understands
Trade in your hours for a handful dimes
Gonna make it, baby, in our prime

Come together one more time"

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