22.04.2007

Romain Gary: La Vie devant soi

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C'est à la fois une histoire poignante et un sublime exercice de style que nous propose Romain Gary, en publiant en 1975, et ce sous le pseudonyme d'Emile Ajar, l'histoire du petit Momo, dix ans et des poussières, en pension chez Madame Rosa, ancienne prostituée à la retraite qui tient depuis pluseurs années un clandé pour fils de putes, dont elle s'occupe en échange d'une pension mensuelle, à Belleville.

La vie nous est apprise par le point de vue de ce jeune Musulman, qui trouve parfaitement sa place chez la vieille Juive de soixante-huit ans, traumatisée par Auschwitz. Des thèmes graves sont abordés avec beaucoup d'humour et de légèreté, comme l'on peut se le permettre à cet âge et Gary profite de ce livre pour porter des coups critiques acerbes et très habiles à la société française.
Le jeune Momo a bien du mal à comprendre toute la crasse de ce monde. Pour lui, les Juifs sont des gens comme tout le monde, les Noirs du foyer africain ne sont plus cannibales comme on pouvait le croire, et les flics incarnent l'archétype même de l'homme puissant et en sécurité, qui peut tout faire et à qui rien n'arrive.

L'écriture est au premier abord assez déroutante. Bien contrairement aux Clowns lyriques, qui offre un style souple mais relativement conventionnel, Gary se transpoe ici entièrement dans la peau d'un gamin qui en a pris dans la gueule. Et l'on y croit à la perfection, à travers ces formules innocentes, qui prêtent à sourire et qui pourtant désignent des monstruosités que l'on n'oublie pas, comme les "foyers pour Juifs avec douche", ou des problèmes bien connus de l'époque, encore en vigueur à l'heure actuelle en France, comme le fait "d'avorter la vie des vieux".
L'inhumanité du racisme, quel qu'il soit, est dénoncée avec habileté par le regard interrogateur d'un gamin de 10 ans. Il en va de même en ce qui concerne les enfants "des femmes qui se défendent avec leur cul, et qui sont nés de travers", dont la grande frayeur est incarnée par L'assistance publique et la police, simplement parce qu'ils n'ont pas choisi d'être abandonnés par leur mère que le proxénète aurait pu faire chanter.
D'ailleurs, qui aurait cru que la prostitution était un tel fléau, tout comme les enfants de putain, l'héroïne ou "merde des rues", ou bien encore les vieilles personnes que l'on tient de force en vie des années durant, dans une chambre d'hôpital?
Et il y a aussi ces personnages atypiques de la vie quotidienne du garçon: Madame Lola, un travelot sénégalais à l'humanité débordante, ancien champion de boxe et qui tapine maintenant au Bois de Boulogne, Monsieur Hamil ou l'incarnation de la sagesse; ou encore les hommes du foyer africain, et leurs coutumes qui semblent étranges à l'enfant.

Gary s'est ici intéressé aux "bas-quartiers", et c'est avant tout une merveilleuse histoire d'amour entre une vieille juive grosse et malade et ce jeune arabe, qui ne veut pas la quitter, et l'accompagne dans son agonie, jusqu'au bout, ne comprenant pourquoi il est interdit "d'aider les vieux à mourir".
D'ailleurs, trente ans après, le problème de l'euthanasie se pose toujours, tout comme celui des laissés pour compte dans les mauvais quartiers, ou encore celui des enfants que l'on envoie directement à l'Assitance publique, les flics et la crainte qu'ils inspirent. Inutile de commenter, je crois.
Allez, en ce jour, béni soit-il, ma pensée va à Madame Rosa, au sixième étage et à son petit protégé, dix ans et des poussières.

Extrait:

"J'ai pensé à Madame Rosa, j'ai hésité un peu et puis j'ai demandé:
-Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour?
Il n'a pas répondu. Il but un peu de thé de menthe qui est bon pour la santé. Monsieur Hamil portait toujours une jellaba grise, depuis quelques temps, pour ne pas être surpris en veston s'il était appelé. Il m'a regardé et a observé le silence. Il devait penser que j'étais encore interdit aux mineurs et qu'il y avait des choses que je ne devais pas savoir. En ce moment je devais avoir sept ans ou peut-être huit, je ne peux pas vous dire juste parce que je n'ai pas été daté, comme vous allez voir quand on se connaîtra mieux, si vous trouvez que ça vaut la peine.
-Monsieur Hamil, pourquoi ne me répondez-vous pas?
-Tu es bien jeune, et quand on est très jeune, il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir.
-Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour?
-Oui, dit-il, et il baissa la tête comme s'il avait honte.
Je me suis mis à pleurer.
Pendant longtemps, je n'ai pas su que j'étais arabe parce que personne ne m'insultait. On me l'a seulement appris à l'école. Mais je ne me battais jamais, ça fait toujours mal quand on frappe quelqu'un.
MAdame Rosa était née en Pologne comme Juive mais elle s'était défendue au Maroc et en Algérie pendant plusieurs années et elle savait l'arabe comme vous et moi. Elle savait aussi le juif pour les mêmes raisons et on se parlait souvent dans cette langue."

"Je pense que pour vivre, il faut s'y prendre très jeune, parce qu'après on perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeaux."

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