25.11.2006
Série inhospitalière: partie V
Ainsi, je rentrai chez moi, épuisé suite à cette épreuve que l'on pourrait juger relativement éprouvante. Il me fallut un peu moins d'une bonne dizaine de minutes pour monter quatre malheureux étages, j'étais bienheureux de pouvoir retrouver mon confort et me plaisais déjà à m'imaginer en train de lire, affalé dans le canapé. Il n'en fut rien, je demeurai assis, droit comme un piquet, prenant garde à mes mouvements, d'ailleurs bien limités par le corset de maintien. Tous mes membres avaient morflé de ce séjour touristique, je tremblais pour un rien et avait sans cesse besoin de repos. A peine avais-je pris le temps de souffler un petit peu, que je devais aller chez le kiné, à deux entrées de chez moi, pour y prendre de nouvelles séances, cela faisait déjà deux ans et demi que j'y allais régulièrement, par intermittence, en périodes plus ou moins longues.
"Et bien, ca faisait un petit moment, comment ça va, de nouveau des douleurs dans le dos?
-Bah, je sors de l'hôpital, je viens de me faire opérer, il me faudrait de la réeducation.
-Okay, pas de problème, tu verras ça va aller mieux très vite."
Après ce retour en demeure, je pouvais encore profiter de deux semaines de "vacances", ne reprenant exceptionnellement les cours que début octobre, convalescence oblige. C'était une nouvelle vie qui commençait, en quelques sortes. Il me fallait réapprendre tous les gestes de la vie quotidienne. Je demeurais en angle droit parfait chaque fois que je m'asseyais. Il me fallu deux semaines pour pouvoir mettre des chaussettes sans aides, trois pour les chaussures. La première semaine qui a suivi ma sortie de l'hôpital, il fallait que mon père m'aide à me laver. J'arrivais, en usant d'une gymnastique tordue, à m'habiller comme un grand, mais mon humiliation n'avait donc pas pris fin.
Début octobre, je tentai de reprendre le train en marche. J'avais récupéré tous les cours, tout était réglé au niveau de l'administration du lycée. J'étais dispensé de sport pour toute l'année, d'ailleurs cela faisait déjà bien deux ans que je n'en avais pas fait à l'école, si ce n'est une moitié de trismestre en debut de seconde, tout cela grâce à ce dos mal foutu.
Et puis, jours et semaines passèrent, et je retrouvai peu à peu une liberté de mouvement, quoique bien restreinte. Les séances de kiné, trois fois par semaine, m'aidaient à remuscler mon dos, et mes bras. Laissez vos muscles totalement inactifs deux semaines durant et vous obtiendrez un vieillard. J'avais aussi droit à des massages, afin de rendre ma cicatrice la plus belle possible. Il fallait aussi que je prenne garde à ne pas grossir si je ne voulais pas retourner à l'hôpital refaire un moulage de mon gilet pare-balles. J'avais perdu six kilos à l'hôpital, et ne les ai jamais repris, cela tombe bien, j'en avais quelque peu besoin. En cours, deux amis s'amusaient parfois à faire un duo de batteries sur le corset. Un jour, le prof avait même cru que l'on avait frappé à la porte. Ce fut de bons moments, il fallait bien en rire, de toutes façons. Je pouvais enlever cette prison de plastique très dur début février.
A la mi-janvier, je décidai un matin de ne pas le mettre. Je marchais ainsi tout chancelant jusqu'à l'arrêt de bus, mais je respirai. Il n'y avait plus qu'à reprendre l'habitude d'être "à nu" et tout irait pour le mieux.
Ce fut une affaire de six mois, opération et convalescence comprise. Tout cela ne laisse pas forcément de bons souvenirs, mais qu'importe, je suis vivant, et sur mes deux jambes, cela n'a pas de prix. Je porte encore de minces stigmates de cette période. L'on me verra très rarement courir, quoique cela est plutôt dû aux poumons de fumeur, ou effectuer quoique ce soit de trop téméraire. Je suis à peu près libre de mes mouvements, mais il est pas mal de choses que je ne peux faire, sans risquer des douleurs lancinantes. Rester plusieurs heures assis à mon bureau y suffit déjà amplement. Lorsque je fais tomber un objet par terre, l'on me verra toujours plier les genoux pour le ramasser. Un jour, il n'y a pas si longtemps que cela d'ailleurs, l'on m'a demandé avec humour et sérieux, si ces foutues barres en titanes pourraient gêner lors de certaines rapports physiques. J'avais répondu que je n'en savais rien du tout, la crémaillaire n'ayant pas été faite, mais que cela était néanmoins une légère appréhension, tout de même.
Deux ans plus tard, il me faut toujours un bon quart d'heure pour trouver une position à peu près agréable dans laquelle m'endormir, mais l'on s'habitue à tout cela. L'on me demandera peut-être à raison pourquoi j'ai voulu retracer ici cette formidable aventure. Je ne cacherai pas que c'était tout d'abord à profit personnel. Cela m'a permis de revisiter cette période, de me rappeler ce par quoi je suis passé, bien que ce ne soit pas non plus phénoménal, et surtout, ce que j'ai évité. De façon indirecte, j'aurai pu tout aussi bien parler de ceux qui jouent aux cons avec leur santé et s'en plaignent après, sans en assumer les conséquences, ou qui sont tout simplement inconscient, quémandent plaintes et attention pour une petite visite à l'hôpital. Je m'en contrefous, ce n'est pas mon problème. Avec du recul, je puis dire que c'est à Nancy, à l'hôpital central, que j'ai appris que du moment que l'on se levait sur ses deux jambes, chaque matin, alors, tout était possible. Bien sûr j'ai aussi eu une période où je pensais être un martyr, et m'occrtroyais pas mal de liberté sous prétexte que. Mais voilà un an que je suis bel et bien vivant. Je vis souvent dans l'excès, mais en assume les conséquences, toujours.
Dans mon Eden messin, je rencontre souvent un homme, peut-être la quarantaine, en fauteuil roulant électrique. Alors, je lui demande sincèrement comment il va, et discute avec lui. Je suis en mesure de comprendre, en maigre partie cependant, ce qu'il endure. Peut-être le voit-il dans mes yeux. Je n'éprouve aucune pitié pour lui, mais énormément de sympathie. Il habite à deux rues d chez moi, et cela m'arrive de le croiser lorsque j'attends le bus, alors l'on discute un peu ensemble, jusqu'à ce que mon bus arrive, et l'on se dit "à tout à l'heure, au shanon". Lorsque je lui demande comment il va, toujours il me répond:
"Oh, ca va, il faut bien non?". A ces moments-là, j'appercois un instantané de vie dans toute sa splendeur, dans toute sa pureté. En entendant de simples connaissances se plaindre de menus problèmes dont ils sont responsables, j'ai parfois du mal à contenir un cynisme gratuit. Et puis, après tout, peut-être apprendront-ils un jour qu'être vivant est à la base de tout.
Je souris en terminant ces lignes. En soi, cela aura exorcisé quelque chose, que je n'avais raconté qu'à une seule personne jusqu'à maintenant. Je vais monter le son de la musique, me préparer un café et fumer une cigarette, en regardant par la fenêtre toutes les myriades de possibilités, toute la vie qui se trouve dans le nuage le plus gris.
"I'm the Lizard King. I can do anything."(Jim Morrison)
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